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Le Livre Rouge – la mystérieuse oeuvre de Carl G. Jung

 

Le Livre Rouge – la mystérieuse oeuvre de Carl G. Jung

Posté par Danièle Péralez dans Blog, Eveil & Spiritualité 09 Nov 2017

« Cela paraîtra une folie à un observateur non averti. Cela aurait pu, en effet, en devenir une si je n’avais pu endiguer et capter le force subjuguante des événements originels […] J’ai toujours su que les expériences contenaient des choses précieuses et c’est pourquoi je n’ai rien su faire de mieux que les traduire par écrit en un livre précieux. »

C’est par ces mots que Carl Gustav Jung contribue pour la dernière fois au Livre rouge, trois ans avant sa mort. Un processus démarré 45 ans plus tôt, et qui aura été central tant pour son chemin personnel que pour élaborer ses grands concepts fondateurs.

 

La genèse d’une œuvre

Mais revenons quelques années en arrière. Nous sommes en novembre 1913, juste avant la Première Guerre mondiale. Jung, âgé de 38 ans, est marié et père de famille ; il a derrière lui une brillante carrière de psychiatre. Pourtant, il se sent morcelé : en rupture avec Freud à cause de leur désaccord sur la nature de l’inconscient, il se trouve dans une grande solitude intellectuelle. Aux abords des rives du lac de Zurich, le psychiatre, à l’écoute de sa vie intérieure, se laisse aller à construire des petites maisons avec des cailloux, comme lorsqu’il était enfant.

Bertrand Eveno, éditeur du Livre rouge en français, souligne l’importance de cet épisode : « C’est la genèse de l’ouvrage. Quand nous sommes en plein désarroi et que l’on a envie de faire confiance à l’inconscient, on régresse dans l’enfance, ou l’on bascule dans le délire et Jung n’avait pas peur de ça. » Le psychiatre explique dans son autobiographie Ma vie : souvenirs, rêves et pensées (éd. Folio) que se laisser aller à un processus créatif était devenu pour lui « un rite d’entrée » qui lui permettait d’accéder à de nouvelles idées, et d’avancer sur ses travaux. « Mon Âme, mon Âme, où es tu ? » Pendant une année, dans des petits cahiers noirs, le psychiatre prend note des questionnements qui le hantent, sans certitude sur leur sens. À l’époque, il est aussi en proie à des visions et des rêves terrifiants, qui ne cessent de se répéter : l’Europe gelée, à feu et à sang, des monceaux de cadavres…

Sa première réaction en tant que médecin aliéniste est de penser qu’il a des bouffées délirantes. Mais lorsque le 1er août 1914 la guerre éclate, « il en vient à réaliser que nombre de ses visions intérieures ne concernent pas sa seule personne, mais qu’elles ont une portée prophétique, en lien avec les événements mondiaux. Il se dit alors que si cela vaut pour certaines d’entre elles, peut-être que les autres sont, à leur façon, également véridiques », explique Shonu Shamdasani, l’un des plus grands experts de Jung, qui enseigne l’histoire de la médecine, de la psychiatrie et de la psychothérapie, dans un entretien pour Les cahiers jungiens de la psychanalyse (1).

Il décide de consigner ses visions, ses intuitions et ses rêves dans un livre relié de cuir rouge, auquel il donne le titre de Liber Novus (Livre nouveau). Cette plongée volontaire qui dura seize années l’emmène dans les profondeurs de son inconscient, à la recherche de son mythe personnel…

Les réponses de l’âme

Ai-je encore une âme, et qu’a-t-elle à me dire ? Puis-je avoir confiance en ce qui se trame à l’extérieur ou à l’intérieur de moi ? Quel modèle de sagesse faut-il suivre ? Pour répondre à ces questions, Jung invite, dans un processus phénoménologique, une trentaine de personnages avec qui il dialogue. Des figures de l’inconscient qui le conduisent à une évolution progressive dans sa vision du monde et de lui-même. Lorsqu’il se sent agité, raconte-t-il dans Ma vie, il convoque son anima, l’archétype féminin au sein de l’inconscient de l’homme (l’animus étant l’archétype masculin dans l’inconscient de la femme) :

Le psychiatre est en train d’explorer et d’inventer un format totalement inédit, qui lui permet de s’adresser à son âme et à la nôtre.

« Qu’est-ce qui se passe à nouveau ? Que vois-tu ? Je voudrais le savoir ! Après quelques résistances, elle produisait régulièrement et exprimait l’image qu’elle discernait. » Pour Bertrand Eveno : « Ce qui est très intéressant, c’est cette façon qu’a cet homme de 40 ans qui est déjà quelqu’un de construit, d’accepter de dialoguer et de se confronter à son inconscient par d’autres méthodes que celles que l’on connaît d’habitude, qui sont le rêve, l’analyse ou bien les actes manqués. » Le psychiatre est en réalité en train d’explorer et d’inventer un format totalement inédit qui lui permet de s’adresser à son âme et à la nôtre dans un langage en marge des modèles connus de la psychanalyse. Il appela l’ensemble du processus imagination active. Marie Louise von Franz, proche collaboratrice de Jung avec laquelle il explora plus tard le sujet de l’alchimie, la décrit ainsi dans son livre Alchimie et imagination active (éd. du Dauphin) : « On laisse se développer librement une imagination, un fantasme, en l’observant et l’on s’engage dans l’action ou les dialogues qui s’instaurent avec les personnifications de complexes qui se présentent à nous. Le complexe du moi, l’ego, parle avec ces puissances intérieures et se confronte avec elles. »

De l’univers intérieur vers l’extérieur

… Tous les grands concepts élaborés par Jung, notamment la persona, l’anima et l’animus, figurent dans Le livre rouge à l’état embryonnaire, comme il le relate dans son autobiographie : « Les années durant lesquelles j’étais à l’écoute des images intérieures constituèrent l’époque la plus importante de ma vie. […] Toute mon activité ultérieure consista à élaborer ce qui avait jailli de l’inconscient au long de ces années et qui tout d’abord m’inonda. Ce fut la matière première pour l’oeuvre d’une vie. » En laissant ainsi venir à lui tout son univers intérieur, Carl Jung connecte des éléments plus vastes que sa personne. Pour Carole Sédillot, spécialiste de Jung et formatrice en mythologie et symbolisme, ses voyages aux limites de la folie lui permirent de capter la quintessence de l’individu : « Il a puisé de cette connaissance de lui-même pour revenir à un savoir qu’il a posé comme une méthodologie. Il a été dans son histoire personnelle, mais s’est relié à l’inconscient collectif, car comme il le dit “Nous sommes d’un âge immense… »

Certaines des figures qui lui apparaissent sont tirées de la mythologie et nous connectent à notre ancestralité : Izdubar est la continuité de Gilgamesh, un personnage mythologique de la Mésopotamie antique. Philémon, le vieux sage, apparaît sous les traits d’un vieillard ailé qui prend tour à tour plusieurs formes ; il incarne sa partie sacrée. Carole Sédillot note que « nous voyons bien la fonction du héros, dont il se sert beaucoup. Le héros naît toujours d’un Dieu et d’un mortel. Il est donc porteur de cette double perspective humaine et divine, et quand il est en quête de son âme, il est en quête de cette participation mystique du sacré en lui. »

… jusqu’à devenir un livre

La forme choisie pour le livre nous connecte elle aussi à des temps lointains, une intention non dissimulée par l’auteur : « Il faut que je reprenne les choses à un moment du Moyen Âge ‒ à l’intérieur de moimême (…) Je dois repartir aux débuts, à ce moment où les moines ermites ont disparu », explique-t-il. Le livre rouge est entièrement réalisé de sa main, dans une transcription minutieusement calligraphiée, rythmée d’enluminures et de peintures d’une richesse symbolique étonnante, et qui nous connectent à l’inconscient collectif. La partie manuscrite est constituée d’un texte en deux strates : un premier jet écrit en six mois, et qui constitue déjà la grande majorité de l’écrit. Puis une seconde partie dans laquelle il reprend le texte initial, comme pour mieux le comprendre, selon l’analyse de Bertrand Eveno : « C’est comme si Jung ne comprenait pas toujours cette première version, il essaie donc d’écrire une deuxième couche de texte. Et puisque tout cela est important à ses yeux, c’est son trésor personnel, il le réécrit, il rumine son écrit comme si c’était un texte religieux, à l’image des moines au Moyen Âge : on lisait la parole divine, on travaillait, on priait et on ruminait, avec des litanies, des chapelets… » L’ensemble constitue une quarantaine de chapitres brefs, avec une partie dialoguée et théâtrale, et une autre plus philosophique, méditative, où il s’implique avec le « je ».

Puis viennent les illustrations. On n’est pas vraiment en mesure de pénétrer et de saisir la cosmologie véhiculée par les images. Carole Sédillot précise que les illustrations du livre se déploient en suivant quatre grands thèmes : « La nature et les végétaux, les mosaïques qui représentent le morcellement de la psyché, les runes qui sont comme un langage codifié qu’il faut apprendre pour percer le mystère, et puis les arabesques qui permettent la fluidité et la circulation. »

Les mandalas universels

À l’automne 1917, Jung est réquisitionné comme médecin d’un centre de regroupement d’officiers anglais. Comme il s’ennuie, il commence à dessiner ce que certaines cultures appellent des mandalas, sur des feuilles de carnet. « Pour lui les mandalas étaient des gribouillis comme on en fait quand on est au téléphone par exemple. Puis il a l’illumination et se dit “mais les Indiens ont fait cela avant moi, et les Tibétains aussi, et c’est la même chose pour toutes les formes de création primitive” », éclaire Bertrand Eveno. Sans le vouloir, au moment où il crée, il constate donc que d’autres époques et d’autres cultures font référence aux mêmes éléments. « On le prend pour un prophète, car il mobilise des images et des pensées venues d’ailleurs et d’autres temps, mais il va vers ça et ensuite il en fait son grain à moudre et le restructure dans sa pensée. Il y a une pertinence pour soi, pour les êtres humains et l’évolution de la société, de sa pensée », ajoute l’éditeur de l’ouvrage.

ll y a une pertinence pour soi, pour les êtres humains et l’évolution de la société, de sa pensée.

Certains jours, il dessine un mandala symétrique, le lendemain un mandala avec des branches impaires. Il se rend compte que le dessin du jour correspond à son humeur : des branches impaires quand il n’est pas dans son assiette. Carole Sédillot explique que « les mandalas sont des figures archétypales et symboliques à l’intérieur de nous qui sont la représentation de la psyché à l’instant T. Le travail sur le mandala est un travail de centrage, comment aller au centre ? Tout part de ce centre pour aller vers l’extérieur, et l’extérieur va revenir vers le centre. C’est comme un battement de coeur, un élan de vie. L’être humain est un mandala, la restitution de l’état, de la psyché à un instant donné ». Jung est tellement fasciné par ces dessins qu’il les reproduit à l’identique dans Le livre rouge : « C’est une plaque sensible, il y a quelque chose chez lui qui enregistre les éléments. Vous avez le phénomène de quelqu’un qui est un Occidental, médecin, suisse, centré sur le coeur de la civilisation occidentale, qui est brusquement enchanté de découvrir des correspondances à l’autre bout de la planète sur des pratiques d’une autre nature, mais qui disent en partie la même chose. C’est un phénoménologue universel, planétaire, d’où sa théorie de l’inconscient collectif », complète Bertrand Eveno.

Une publication tardive

Il aura fallu attendre soixante dix ans pour que l’ouvrage rebaptisé Le Saint Graal de l’inconscient par le New York Times soit dévoilé au grand public, lors de sa publication en 2009. Pourquoi tant de temps ? Pendant toutes ces années, un doute subsistait quant à ce que souhaitait l’auteur. De son vivant, Jung entretint le secret et l’ambiguïté : certains de ses proches n’avaient pas l’autorisation de l’ouvrir, tandis que des disciples pouvaient le consulter, et même le copier. Il choisissait donc scrupuleusement qui avait accès ou non à l’ouvrage. Bertrand Eveno explique que pour les descendants de Jung, famille suisse bourgeoise, cet héritage « inclassable » était quelque peu lourd à porter : « Après sa mort ils avaient comme seule instruction que cela reste dans la famille, ils étaient très embêtés avec ce livre et ne savaient pas quoi en faire. C’était comme un objet qui s’intégrait dans la perplexité familiale à l’égard de Jung. » Jung met en pause la rédaction du Livre rouge en 1930, il entreprend alors une étude approfondie de l’alchimie. Pour lui, le lien est fait entre ce qu’il a consigné dans Le livre rouge au début du XXe siècle et les nombreux écrits qui, des siècles plus tôt, ont été rédigés par les alchimistes.

Dans une lettre de 1934 adressée au Dr Bernhard Baur-Celio, qui lui avait demandé s’il disposait d’une « savoir secret » plus profond que les connaissances publiées dans ses oeuvres, Jung répondit : « J’ai fait des expériences qui sont pour ainsi dire “inexprimables”, “secrètes”. […] Ce qu’on appelle exploration de l’inconscient dévoile en fait et en vérité l’antique et intemporelle voie initiatique. […] [Cette porte] mène au secret de la métamorphose et du renouveau. » Le livre rouge, pierre angulaire de l’oeuvre de cet explorateur de l’âme, a la particularité de se terminer de manière énigmatique. Alors que Jung prend une dernière fois la plume en 1938, il termine l’ouvrage ainsi : sur une grande page lignée de quelques traits de crayon à papier, un seul mot est inscrit en haut à gauche : möglichkeit, « possibilité » en allemand. L’homme parti à la recherche de son âme signifie-t-il que cette quête n’a en réalité jamais de fin ?

(1) Un entretien réalisé par Alessandra di Montezemolo et traduit en Français par Laurence Lacour

Source :
Article publié dans le magazine INEXPLORÉ le 23/10/2017
Auteur de l’article Aurélie Aimé
https://www.inrees.com/articles/livre-rouge-jung-aurelie-aime/
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